| Les
Somali ont développé,
nous lavons
vu, une culture
exceptionnelle dans
le domaine de la
poésie orale
et même improvisée.
Sayyid Muhammad
Abdallah Hassan,
leur plus grand
héros national
moderne, condense
les traits (pour
donner un équivalent
britannique) de
William Shakespeare
et de Winston Churchill.
Doté d'une
exceptionnelle sagesse,
ce mollah a été
à la fois
le sauveur de la
nation et le héros
de la langue. Il
vécut certes
avant l'époque
étudiée
dans le présent
volume, mais son
influence sur la
poésie somali
contemporaine demeure
si grande qu'il
faut le considérer
comme l'une des
forces de la littérature
somali moderne qui
persistera au moins
jusqu'à la
fin du XXe siècle.En
Tanzanie, de nombreux
écrivains
ne sont pas musulmans,
mais les traditions
poétiques
swahili qui les
inspirent résultent
pour une part du
contact entre l'islam
et la culture africaine.
Les mots d'origine
arabe fournissent
des images en abondance,
et il existe assez
souvent un mot bantu
et un synonyme arabe,
le poète
swahili ayant ainsi
l'avantage de disposer
de deux mots pour
un même concept
; par exemple mapenzi
et mahaba (l'amour)
; pwaa et bahari
(la mer) ; nchi
et ardhi (la terre)
; mnyama et hayawani
(lanimal)
; mtu et binaadamu
(l'être humain)
; ngoja et subiri
(lattente).
Et lorsque le poète
veut exprimer un
nouveau concept,
il peut puiser aux
deux sources traditionnelles
que sont l'héritage
bantu et l'héritage
islamique.De plus,
la poésie
n'a pas pour seuls
débouchés
les magazines littéraires
et les revues érudites.
Les journaux tanzaniens
prévoient,
en effet, à
côté
du courrier des
lecteurs, une rubrique
intitulée
Poèmes à
la rédaction.
Les lecteurs envoient
des poèmes
et des vers très
variés touchant
tous les domaines,
de la médecine
traditionnelle jusqu'aux
nouvelles lois,
en passant par les
problèmes
matrimoniaux ou
le taux d'inflation.
Parmi ces poètes
participant aux
débats de
la société
tanzanienne figurent
des femmes de grand
talent.Dans une
nation baignant
dans un tel climat
littéraire,
il n'est pas surprenant
que le chef de l'Etat
ait voulu compléter
le triple héritage
dont nous avons
parlé en
traduisant Shakespeare
en kiswahili. Ces
traductions elles-mêmes
déclenchèrent
dans le pays un
débat de
nature purement
littéraire
: les vers non rimés
étaient-ils
admissibles dans
la poésie
swahili ? Shakespeare,
en accord avec les
règles de
la composition poétique
et de la métrique
anglaises, avait
effectivement écrit
ses pièces
en vers non rimés,
et la traduction
de Julius Nyerere
était également
en vers non rimés.
Mais ce qui était
admissible en anglais
ne l'était
pas forcément
en kiswahili, de
sorte que le débat
dévia de
la question de la
traduction de pièces
étrangères
à la question
plus fondamentale
de la nature de
la poésie
swahili elle-même.En
ce qui concerne
les langues et la
littérature
africaines, l'islam
a joué un
rôle plus
paradoxal. D'un
côté,
il semble être
intolérant
sur le plan linguistique
: pour respecter
les règles,
la prière
doit être
faite en arabe,
et le muezzin lance
ses appels en arabe
; pour lui conserver
sa dimension sacrée,
il faut lire le
Coran en arabe.A
première
vue, ces exigences
semblent plus intransigeantes
sur le plan linguistique
que les pratiques
chrétiennes,
le catholicisme
lui-même ayant
réduit le
rôle du latin
dans le culte et
le rituel. Pour
les chrétiens,
puisque Jésus
parlait l'araméen
et que la Bible
(dont l'influence
a été
immense sur la littérature
africaine) est dès
l'origine une traduction,
il était
légitime
de la traduire également
dans les langues
africaines, si bien
qu'elle est accessible
aujourd'hui dans
plus d'une centaine
de ces langues.Cest
comme si le Dieu
chrétien
était un
dieu en exil. Le
christianisme est
une religion qui
a échoué
sur sa terre d'origine
et triomphé
ailleurs, son centre
n'étant pas
chez les Juifs et
autres Sémites,
mais chez les Européens,
non au Moyen-Orient
mais en Occident.
Il était
donc aisé
d'admettre la parole
de Dieu en traduction.Lislam
au contraire triompha
chez les premiers
bénéficiaires
de sa révélation
et dans la langue
de cette révélation,
l'arabe. S'attacher
à l'arabe
en tant que langue
du culte revient
à s'attacher
à l'authenticité,
et c'est également
s'attacher à
la poésie
originale du Coran
- qui influença
directement certaines
poésies nationales
africaines, comme
la poésie
hawsa.Mais l'attachement
du culte à
l'arabe aida-t-il
ou gêna-t-il
les langues africaines
en contact avec
l'islam en général,
et la poésie
africaine en particulier
? Dans l'Afrique
musulmane subsaharienne,
avant la colonisation
européenne,
l'arabe n'était
pas la langue officielle
de l'Etat mais la
langue officielle
de l'" Eglise
", c'est-à-dire
de la mosquée.
Globalement, il
en résulta
un enrichissement
des langues, comme
le kiswahili, le
wolof, le somali,
le tigrinya et le
tigré sur
lesquelles il exerça
son influence.Comment
la poésie
africaine a-t-elle
répondu au
triple héritage
de l'Afrique ? De
quelle manière
la littérature
africaine a-t-elle
été
influencée
par les valeurs
importées
de l'Occident et
de l'Islam ? LOccident
a connu un courant
de pensée
qui ne reconnaissait
aux Africains aucune
capacité
artistique. Examinons-le
de plus près.En
Amérique,
Thomas Jefferson
a dénié
aux Noirs toute
capacité
en matière
d'art ou de poésie.
Dans ses Notes on
the State of Virginia
[Notes sur l'Etat
de Virginie, Paris,
1784], il fait la
singulière
observation suivante
: " Je n'ai
encore jamais constaté
qu'un homme noir
ait exprimé
une pensée
dépassant
le simple niveau
de la narration
; ni même
vu un trait élémentaire
de peinture ou de
sculpture. En musique,
ils sont généralement
plus doués
que les Blancs,
avec une oreille
très juste
quant aux accords
et à la mesure,
et ils se sont montrés
capables de concevoir
un petit canon.
Cependant, leur
aptitude à
composer une mélodie
plus longue ou une
harmonie plus compliquée
reste à démontrer.
"Jefferson
remarque ensuite,
de façon
intéressante,
que la douleur est
souvent la mère
de la poésie,
l'angoisse un stimulant
de la muse. Voici
ce qu'il écrit
: " La misère
est souvent la mère
des notes les plus
touchantes en poésie.
Chez les Noirs,
Dieu sait si la
misère est
présente,
mais il n'y a pas
de poésie.
Lamour est
l'aiguillon du poète.
Leur amour est ardent,
mais il n'enflamme
que leurs sens,
non leur imagination.
Certes, la religion
a produit une Phyllis
Wheatley ; mais
elle ne pourrait
pas produire un
poète. Les
compositions publiées
sous son nom ne
sont tout simplement
pas dignes d'une
critique. "
Ainsi, avant que
Hegel et Hugh Trevor-Roper
ne mettent en doute
l'aptitude des Africains
pour l'histoire,
Thomas Jefferson
leur avait dénié
toute capacité
artistique. Cependant,
ces deux préjugés
ont été
l'un et l'autre
maintes fois contredits
par le progrès
irrésistible
de la recherche
historique et sociale.A
Thomas Jefferson
qui pensait que
les Noirs étaient
un peuple sans poésie,
l'on peut répondre
que des Ethiopiens
noirs écrivaient
des poèmes
avant que ses ancêtres,
dans les îles
britanniques, n'apprennent
des Romains l'alphabet
latin. Et la tradition
poétique
est aujourd'hui
si enracinée
chez les peuples
parlant le kiswahili
en Afrique de l'Est
que les journaux
y reçoivent
presque tous les
jours, comme nous
l'avons indiqué,
non seulement des
lettres de lecteurs,
mais aussi des poèmes.La
poésie, orale
ou écrite,
en langue autochtone
ou dans une langue
étrangère,
continue de représenter
le genre littéraire
le plus vivant en
Afrique.
Certains de ces
poèmes glorifient
la spécificité
de l'Afrique ; d'autres
sont un cri d'angoisse.
Si l'on songe au
destin tragique
de leur auteur,
victime de la guerre
civile nigériane,
ces quelques vers
de Christopher Okigbo
comptent parmi les
plus poignants et
les plus prophétiques
de la littérature
africaine :
Quand vous aurez
fini
Et terminé
de me coudre
Veillez-moi près
de l'autel -
Et ce poème
sera fini.
Pour Léopold
Sédar Senghor,
l'africanité
c'est la féminité.
Si Ève était
la mère de
l'espèce
humaine et l'Afrique
la mère d'Ève,
où finit
l'Afrique et où
commence la féminité
?
Senghor répond
par ces vers :
Femme nue, femme
noire
Vêtue de ta
couleur qui est
vie, de ta forme
qui est beauté
!
J'ai grandi à
ton ombre ; la douceur
de tes mains bandait
mes yeux.
Et voilà
qu'au coeur de lEté
et de Midi, je te
découvre
Terre promise, du
haut d'un col calciné
Et ta beauté
me foudroie en plein
coeur, comme l'éclair
d'un aigle.
Femme nue, femme
obscure [ ... ].Mais
il y a plus que
de la tristesse
et de la joie dans
la littérature
africaine, plus
que de la tragédie
et de la comédie.
Pour paraphraser
et compléter
les mots d'un poète-diplomate
sierra-léonien,
Davidson Abioseh
Nicol Tu n'es pas
un pays, Afrique
Tu es un concept
[ ... j
Tu n'es pas un concept,
Afrique
Tu es un aperçu
de linfini. |